Alfred Coulon “Les Poésies d’Horace Mairet”. Par Victor Poupin (1838-1906). Éditeur : impr. de A. Bouret (Poissy) Date d’édition : 1867

Merveilleuse piece de theatre pour faire jouer des enfants (trois roles plus un presentateur)

Un bal à l’Opéra. [Marcaillou. Les Poésies d’Horace Mairet. Par Victor Poupin.]
Auteur : Poupin, Victor (1838-1906). Auteur du texte
Éditeur : impr. de A. Bouret (Poissy)
Date d’édition : 1867

LES POÉSIES D’HORACE MAIRET

SOUVENIR BARBISTE
A MON CAMARADE ET AMI
Monsieur ALFRED COULON.

Vers le milieu de l’armée 1866, sur la terrasse de l’une des villas féeriques qui mirent leurs ombrages dans les eaux du lac d’Enghien, une élégante jeune femme se promenait l’ombrelle sur l’épaule, un livre à la main.
De temps à autre elle interrompait sa marche et s’accoudait sur la balustrade de pierre, s’amusant à voir glisser, entre deux eaux, de magnifiques carpes à miroir cherchant l’ombre des glaïeuls.
Par instants elle secouait la tête, comme pour se débarrasser d’une préoccupation absorbante; puis, pour mieux rompre avec ses pensées elle ouvrait le livre au hasard, et, tout en le parcourant, reprenait sa promenade et retombait dans ses rêveries.
Quelquefois elle s’arrêtait pour relire le même feuillet; alors, un indicible sourire entr’ouvrant ses lèvres, qu’un poète n’eut pas manqué de comparer au corail, donnait à son visage mutin une expression indéfinissable qui la faisait plus charmante encore. Parfois aussi, refermant brusquement le livre et s’arrachant, non sans effort, aux réflexions qui la dominaient, elle parcourait la terrasse d’un pas saccadé.
Elle en avait bien souvent fait le tour, lorsque, au bruit lointain d’une cloche, elle s’arrêta et s’écria :
— Assez d’hésitations !
Et trouvant à la portée de sa main une touffe de chrysanthèmes des Indes, elle en arracha un en disant :

— Conseille-moi, petite fleur; me faut-il rester veuve ou donner un second père à ma fille?
Le dernier des pétales qu’elle abandonnait à la brise, après avoir dit tour à tour oui et non, ayant conseillé l’affirmative, la veuve lança dans le lac la corolle découronnée et cueillit une seconde fleur qui, cette fois, conclut à la négative.
La questionneuse, par distraction sans doute, ouvrait le livre pour l’y placer,- lorsqu’une ombre se projeta tout à coup devant elle.
Un jeune homme, vêtu d’un costume demi habillé faisant le plus grand honneur à Dusautoy, chaussé de bottes molles et ganté de blanc, la comtemplait avec une admiration pleine de convoitise.
— C’est vous… dit-elle en rougissant.
— Vous m’attendiez, n’est-ce pas? répliqua le cavalier en jetant le cigare qu’il avait à la bouche ; et pourtant Jupiter n’a pas mis tout à fait soixantequinze minutes pour venir de chez moi jusqu’ici. Le croiriez-vous, la noble bête n’a pas un seul poil mouillé.

— Vraiment? fit la jeune femme d’une voix mordante.
— Je vous en donne ma parole; et vous, cousine, comment allez-vous?
— Toujours un peu souffrante…
— C’est comme moi… vos rigueurs me tueront…
— Vos éternels cigares aidant…
— Toujours injuste et railleuse! et pourtant, chère Julie, vous m’aimez…
— Qu’est-ce qui peut vous le faire supposer?
— Cette marguerite que vous consultiez tout à l’heure.
— Une marguerite ?
— Vous la tenez encore à la main…
— C’est un chrysanthème!
— Chrysanthème ou marguerite, qu’importe la fleur, si. elle a su vous dire combien vous êtes aimée !
— Beaucoup?
— Passionnément! Mais vous, Julie, m’aimez vous?

— Pas du tout!… du moins comme vous l’entendez.
— Permettez-moi de n’en rien croire…
— Voilà de la haute fatuité, mon cousin !
— Pensez-vous?… Je ne vois pourtant, en.dehors de moi, rien de nature à vous faire rêver… et tout à l’heure vous rêviez; ne vous en défendez pas! rêver est le propre de l’amour.
— Eh bien! oui: je rêvais, avoua madame Cusset en éclatant de rire.
— Quand je vous le disais! Donc vous m’aimez…
— Vous ? Que non pas : j’aime… la poésie.
— Qui ne l’aime? au collège j’ai copié deux cents fois, en pensums, le récit de Théramène; et quoiqu’il m’ait fort ennuyé, je ne trouve pas extraordinaire qu’on aime la poésie. Aimez-la; c’est une l’utilité agréable; et puisque les poètes meurent généralement de faim, je ne vois pas grand mal à ce qu’on essaye d’en faire vivre quelques-uns. Est-ce Lamartine que vous tenez?
— Non, je le sais par coeur.

— Il a du bon, mais… qu’il est élégiaque!
— Vous l’avez lu?
— Quelques pages… Au format de votre livre, je parie pour Victor Hugo…
— Vous n’y êtes pas…
— Musset?
— Cherchez encore…
— Je suis à bout de poètes…
— Vous oubliez un vieil ami de collège…
— J’en ai tant!…
— Horace… devinez-vous maintenant?
— Parbleu! de qui est la traduction ?
— Vous moquez-vous, monsieur Félix Cusset
— De Cusset, s’il vous plait…
— Et la loi?…
— Elle a tort, répliqua superbement le gandin avec quoi l’État espère-t-il perpétuer et vivifier cette noblesse qui s’éteint, s’il contre-carre les gens comme il faut lorsqu’ils veulent bien consacrer leur fortune à la reconstituer?

La veuve, regardant ironiquement son interlocuteur, répliqua :
— Veuillez me répondre : pourquoi m’avez-vous demandé qui a traduit les vers de M. Horace? Il y a là-dessous quelque dénigrement.
— Aucun. Si savantes que soient les dames; n’estil pas permis d’admettre sans méchanceté qu’une femme, môme vous, chère Julie, ne puisse lire le latin à livre ouvert?
— Vous oubliez madame Dacier.
— Inconnue ! fit M. Cusset, en allumant un cigare.
— Je vois que nous ne nous entendions guère; il ne s’agit pas du poète latin, que je n’eusse point qualifié de monsieur, mais des poésies de l’un de vos condisciples, si j’ai bonne mémoire : M. Horace Mairet.
— Que ne le disiez-vous?
— Les journaux en ont parlé avec tant d’éloges que je me les suis procurées. Vous les avez sans doute?…

118
— Moi ! acheter le livre d’un camarade ! Il doit me le donner.
— Je vous le prêterai.
— Le lire…. jamais!

II
— Puisque le baromètre n’est pas à la poésie, vous plairait-il, mon cousin, de nous asseoir? Nous causerions plus à l’aise…
— De mon amour?
— Vous croyez-vous amoureux?
— J’en perds l’esprit! Ah! Julie, si vous vouliez, rien n’égalerait mon bonheur !
— Vous tenez à m’épouser?…
— Plus que jamais!
— Croyez-vous que nous serons heureux ensemble?

— Nos écuries réunies, nous attellerons à quatre !
— Voilà un argument de nature à me convaincre, si…
— Si?…
— Nous n’avions les goûts les plus dissemblables—Je n’adore pas les vers, c’est vrai…
— Passe encore de ne pas goûter la poésie ; mais en dehors de vos chevaux, qu’aimez-vous?
— Vous !
— Et puis?
— Un bon cigare ne m’est pas absolument indifférent. ..
— Et?
— Chère Julie, vous n’attendez pas que je vous fasse mes confessions de garçon… Diable!
— Contentez-vous de me répondre : aimez-vous la peinture ?
— J’avais résolu de faire peindre à Auguste Bonheur mon jupiter : la bête en vaut la peine…
— Eh bien?…
— Mais Nadar ayant un atelier spécial pour les animaux; il nous photographiera Jupiter et moi; et j’espère que vous voudrez bien accepter un exemplaire…
— Voilà qui s’appelle comprendre et encourager les arts. Et la musique, mon cousin?
— Nous continuerons votre loge à l’Opéra; nous en aurons môme une aux Italiens. Quoique cher, c’est indispensable dans notre position.
— Mille remerciements! Mariés, qui verrions-nous?
— Nous recevrons toute l’aristocratie… du sport.
— Et on causerait?…
— Courses, améliorations de chevaux, attelages, sleeple-chase.
— Puis?
— On ferait une bouillotte honnête et modérée.
— Après?
— Ma foi, ma cousine, après… il en serait… ce que vous voudriez…
— Ce que je voudrais, mon cousin, ce serait précisément le contraire de ce que vous m’offrez. Je fermerais impitoyablement ma porte aux oisifs et aux ennuyeux.
— Pour l’ouvrir aux artistes ? Do quoi parlerait-on?
— De tout ce. qui ennoblit le coeur, grandit l’intelligence, satisfait l’esprit.
— Puis?…
— Ou ferait quelques lectures et beaucoup de musique.
— Après?
— Les conviés partis, les bougies soufflées, mon mari et moi, les pieds sur les chenets, la main dans la main, nous chercherions pour le jour suivant une belle oeuvre à encourager, une bonne action à cacher.
— Charmant ! Dans le milieu que vous] choyez, vous n’auriez pas grand’peine à trouver l’occupation du lendemain. Les peintres ne chôment jamais de rossignols, et les poètes, d’élégies en quête d’une dédicace.
— Vous vous trompez, Félix : lorsqu’on a besoin

; LES POÉSIES D’HORÀCE MAIRET 123
; d’un salutaire exemple de désintéressement et d’indépendance,
d’indépendance, faut le chercher là où trône le Travail.
, — Croyez-vous que ces gens-là travaillent? Tout
labeur, si peu d’intelligence qu’il exige, donne au
moins le pain du jour. Pourquoi si peu d’artistes
ont-ils un lendemain assuré? C’est que ces artisans
de l’esprit, comme ils s’intitulent orgueilleusement,
ne travaillent pas.
— L’art vit d’inspiration.
— Sophismes! Si les peintres flânaient moins, si
les sculpteurs fumaient moins, si les poètes rêvas
saient moins, ils feraient fortune comme mon
oncle, votre beau-père, qui certes n’était pas un
aigle.
— Pourquoi pas comme votre père, qui, n’ayant point inventé la poudre… de riz… n’en a pas moins fait fortune à en vendre?
— Vous vous fâchez?
— Assurément… je souffre, entendez-vous, je souffre véritablement dans mon affection à vous entendre parler ainsi.

— Voyons, petite cousine, je fais amende honorable ; mais veuillez m’expliquer pourquoi, lorsque
tant de soi-disant crétins font fortune, tant de gens hors,ligne, disent-ils, tirent généralement le diable par la queue?
— Quoi de plus facile, fit madame Cusset en feuilletant le livre qu’elle avait à la main; voici ma réponse :
La Fortune venait, dans un choc maladroit, De briser son char d’or à la borne du Droit. Elle se désolait, la déesse volage, Car elle avait à faire encore un long voyage
Et ne pouvait dès lors
Emporter ses trésors. Quand survint le Hasard à la marche légère. — « Bon! je vais vous aider, ma chère, »
Lui dit-il ; et gaîment II charge sur son dos la Fortune et l’argent…
— Julie, vous allez croire que c’est un parti pris de vous taquiner : cependant, ma parole d’honneur, je ne sais où vous voulez en venir… Que ne me laissiez-vous terminer ?
Depuis, c’est le Hasard qui donne avec usure. Les biens que trop souvent la Fortune mesure.

— Est-ce bien mou ami Horace qui copiait tous mes thèmes, qui écrit ces belles choses? j’ai peine à le croire si philosophe !
— Avouez que vous ne le croyiez pas si poête.
— Il rimaillait au collége…
— C’est un moraliste élégant.
— Élégant ! Mairet? lui, élégant? on voit que vous ne le connaissez pas. Il aurait diantrement changé: la dernière fois que je le vis, c’était au banquet de Sainte Barbe, il y arriva crotté comme… comme un poète.

— J’entends par élégant…
— Non, Julie, vous avez tort ! je vous le dis avec franchise : faire Horace élégant, c’est tout simplement de l’exaltation ; de même que prétendre,, se constituer moraliste lorsqu’on ignore le monde qu’on veut morigéner, c’est du dernier bouffon. Est-ce que Mairet soupçonne ce qu’est un handicap? Est-ce qu’il saurait seulement tenir un book ? Je gage vingt louis que ce poète élégant est incapable de distinguer la coupe de la casaque du jockey Mac-Kant de celle de Fredley : demandez lui donc l’origine de Pincette, et à qui elle appartient.
— Peut-être ne pourrait-il pas répondre…
— Pourtant il n’y a pas un individu un peu bien élevé qui ne sache qu’elle est à Fasquel, et issue de Fort-à-Bras et de Blétia. ”
— Cette ignorance hippique n’ôte pas toute sa valeur à un artiste.
— Si vous pouviez juger Mairet!…
— Qu’est-ce qui s’y oppose?
— Rien et tout…

— Je ne vous comprends pas plus que vous ne comprenez la poésie. Expliquez-vous.
— J’ai dit : rien ne s’y oppose, parce que Horacen’a rien à me refuser.
— Vous lui avez rendu quelque service?
— Jamais. Mais ce garçon est fanatique de la fraternité barbiste.
— On ne saurait faire un plus complet éloge de l’homme et de l’institution. Il vous reste à m’expliquer le : Tout.
— Tout s’oppose à ce que vous vous assuriez par vous-même que ce grand poète n’est pas élégant, puisqu’il faudrait que vous le vissiez…
— Présentez-le-moi. — Un sauvage…
— Est-il bien?…
— Heu! fit le gandin en regardant la questionneuse avec une attention inquiète.
— Répondez donc !
— Savez-vous, Julie, que Mairet est bien heureux de vous intéresser ainsi?

— Ne jouez pas à l’Othello… je désire savoir seulement si le portrait que mon imagination s’en fait s’éloigne beaucoup de la -vérité. Il doit être distingué?
— Il y a mieux…
— D’une taille élancée?
— Il est bossu…
— Bossu!… vous voulez rire?…
— Pas le moins du monde…
— Difforme avec tant de coeur et de douce philosophie !
— Il faut bien se résigner.
— Vous avez raison : Pope, bossu, n’en est pas moins optimiste,… et grand poète.
— Horace a peut-être plus de mérite de l’être… ce M. Pope est-il bancal?
— M. Mairet boiterait-il?
— Par suite d’une sciatique.
— Madame Bocconio ne le connaît donc pas personnellement ? elle ne m’a jamais parlé de ce double malheur.

— C’est si triste !… Vous comprenez maintenant qu’il est impossible que je vous le présente : il craint justement la moquerie.
— Byron boitait…
— Élégamment, tandis que Mairet…
— Bossu et boiteux, il n’en reste pas moins un garçon d’esprit… un homme de coeur et de probité dont on dit le plus grand bien.
— Ce que je vous apprends parait vous contrarier…
— Pourquoi cela me contrarierait-il?
— Vous semblez agacée.
— Signe d’orage…
— Vous croyez?…
— Tenez-vous pour averti : et si vous craignez de gâter votre belle culotte qui vous donne un faux air de Léotard, je vous engage à faire seller Jupiter au plus vite.
— Est-ce un congé?
— C’est un avis… charitable.
— Votre charité n’est pas gracieuse!

— Ainsi, reprit madame Cusset après un long silence et en lançant son livre sur une chaise avec un dépit manifeste, votre ami est si complètement difforme qu’il n’ose se montrer?
— Complètement n’est pas le mot. Il boite, mais il a de belles mains : il rivalise quelque peu avec Polichinelle, mais ses yeux sont doux, son nez parfait, ses cheveux charmants, ses pieds convenables…
— Tout cela ne l’empêche pas d’être un ignoranl incapable de juger des mérites d’un handicap et de faire un book.
— En revanche, il a l’esprit des gens’ dans sa malheureuse position.
— Et il est assez courageux pour n’en rien laissa percer à travers des milliers de vers! C’est étonnant! Décidément je veux le connaître… Si vous ne pouvez me le présenter, Félix, je m’adresserai ailleurs.
— Il n’est guère présentable, hasarda le gandin avec embarras ; vous vous plaignez de mes cigares, que diriez-vous de…
— Mon poète cultive la pipe?
— Avec acharnement.
— Le Vésuve lui-meme ne fume pas toujours : amenez-le…
— Je ne comprends pas cette insistance.
— C’est que vous ne voyez pas que je m’ennuie à périr. Pour me distraire, je désire connaître l’homme qui, si disgracié, ne m’en a pas moins fait passer d’agréables instants : c’est pourquoi, je vous le répète, je veux que vous me le présentiez.
— Il me faudrait pour cela un prétexte difficile à imaginer.
— N’est-ce que cela? M. Mairet, si j’en crois madame Bocconio, fait le pastel comme Latour ; talent charmant dont vous avez oublié de parler. Dites-lui que vous souhaitez qu’il fasse mon portrait.
— Je ne sais ce que vaut le poète, mais Dieu nous garde du peintre!

— Si imparfait que puisse être ce portrait, ne le désirez-vous pas?
— Vous n’en pouvez douter : pourtant…
— Ah çà, mon cousin, questionna madame Cusset avec un froncement de sourcils des plus significatifs, c’est à mon tour de ne pas comprendre votre insistance.
— Chère Julie, n’admettez-vous pas un peu la jalousie, cette soeur de l’amour?
— Espérez-vous me faire croire que vous êtes jaloux? et d’un bancal ?
— Lord Byron…
— Byron n’était pas bossu! Je vous attendrai avec votre ami à déjeuner, après-demain. Ne vous présentez pas seul, Félix, je ne vous recevrais pas! maintenant, ajouta la veuve en reprenant son livre, le ciel s’assombrit, et la migraine me prend : adieu, jusqu’à après-demain.

IV
Le lendemain, de grand matin, M. Cusset, non moins soucieux que le triste Hyppolite, avait deux fois déjà parcouru la rue de la Ville-l’Évêque, lorsqu’il s’arrêta tout à coup et remit les rênes à son groom intrigué de cette promenade insolite.
— Il est à peu près certain qu’Horace n’y consentira pas, monologuait le gandin en descendant de voiture. Si Julie n’avait pas une si belle fortune, je veux que le loup me croque si je m’inquiéterais de ses caprices ! Qui a pu la pousser à tant insister

136 pour le voir? d’ordinaire elle n’a jamais la même fantaisie plus de dix minutes. Peut-être n’y penserait-elle pas demain… oui… mais dans le cas contraire elle serait intraitable… Tout cela est la faute de cet imbécile… quelle rage a-t-il de publier des poésies quand personne n’en lit plus!
— Monsieur Mairet? demanda-t-il au concierge de l’une des plus belles maisons de la rue.
— Au deuxième.
— Est-il chez lui ?
— Possible.
Au second étage, le colloque suivant s’établit entre le gandin et une sorte de groom, dans une anti-chambre assez confortablement meublée pour prouver que l’artiste n’attendait pas après le déjeuner du lendemain.
— Monsieur Mairet n’y est pas?
— Il est sorti dès six heures.
— Pourtant le concierge m’a assuré…
— Il s’est trompé.

— J’avais à entretenir monsieur Mairet d’une affaire des plus urgentes.
.— Si monsieur veut revenir vers midi…
— Il le faudra bien. Vous direz à votre maître qu’un ancien barbiste le prie de vouloir bien l’attendre.
— Monsieur est barbiste? C’est tout à fait différent: quand monsieur Mairet travaille, il n’aime guère qu’on le dérange; mais, du moment où vous êtes un ancien camarade, il me gronderait de vous avoir fait revenir. Montez trois étages, sa carte est sur la porte de l’atelier.
— Tiens, c’est Félix, bonjour, ma vieille… par quel hasard! c’est gentil à toi d’être venu me voir!
— Ma foi, Horace, avant de me trouver si gentil, sachez que je viens vous demander un service.
— Avec moins de terreur la Sicile tremblante Entend tonner l’Etna sur la mer mugissante.
Comment as-tu su mon adresse? ajouta le peintre en chargeant sa pipe.

— A Sainte-Barbe; n’étes-vous pas membre fondateur ?
— Voilà encore un des bons effets de notre association. Ah çà, demanda-t-il, tu es riche, dit-on, payes-tu exactement la cotisation?
— Sans doute… balbutia le gandin.
— Je crois t’avoir serré la main au dernier banquet. Tu disais que tu venais réclamer un service, parle : je me souviens encore du temps où tu me rendais celui de me laisser copier tes thèmes. Dis donc, Félix, te rappelles-tu quel cancre je faisais!… le père Guérard m’en a-t-il administré, des boucans ! je dois dire avec Desbarreaux :
Mais j’ai tant fait do mal que jamais sa bonté Ne me pardonnera sans blesser sa justice.
Vois-tu quelques camarades?
— Peu ; avec le temps on s’oublie.
— C’est particulier! moi, je n’oublie pas! Voyons, que puis-je pour t’être agréable? Si c’est possible, c’est fait : si c’est impossible. par Sainte-Barbe ! on le tentera. Tu ne fumes pas une pipe ?

—Non; veux-tu me sacrifier ta journée de demain ?
— J’ai beaucoup à travailler; cependant, s’il le faut… je te donnerai jusqu’à cinq heures; je voudrais faire mieux, mais j’ai depuis longtemps promis à la marquise de Châtelneuf de dîner avec elle; le soir on doit faire de la musique, et l’on compte sur moi pour un duo avec une charmante pensionnaire qui n’ose chanter qu’avec ton serviteur. Tu vois que je ne puis m’écrier avec Atalide
Ainsi de toutes parts les plaisirs et la joie M’abandonnent!
— J’accepte jusqu’à cinq heures. Peux-tu te trouver aujourd’hui, à midi, au café Anglais? nous y déjeunerons.
— Non… je déjeune à l’ambassade de Russie, où, comme dit Destouches,
La vanité me demande à genoux.
cela me dérange beaucoup. Aussi, tu vois, j’essaye de réparer le temps perdu, sans même t’en demander la permission; prends un siège, tu trouveras des cigarettes sur le poêle ; et, si tu as à causer, jabotons tant que tu voudras.
— Si tu dinais avec moi?…
— Tu tiens à banqueter! C’est encore plus impossible; j’ai un engagement bien autrement sacré qu’avec la marquise et l’ambassade : je dîne chez ma mère. Dis carrément à quoi je puis t’être bon, car le jeu des fourchettes n’est pas nécessaire pour éperonner ma bonne volonté envers un camarade.
Tout en travaillant à un portrait de femme, Horace se mit à déclamer :
Cieux, écoutez sa voix ; Terre, prête l’oreille.
Quoique embarrassé de ce qu’il avait à solliciter du souvenir d’une camaraderie oubliée jusqu’alors, le dandy n’en était pas moins entré dans l’atelier d’Horace en homme habitué à la considération superficielle qu’on accorde à la fortune et plus souvent à ses dehors.

Il s’était d’abord senti fortement choqué du tutoyement de l’artiste ; bientôt la gravité du service qu’il en attendait lui avait fait un devoir de la prudence!, et il avait jugé profitable à ses projets d’imiter cette familiarité amicale, laquelle n’était chez Horace ni l’effet d’une habitude généralement plus triviale qu’affectueuse, ni le désir de se rapprocher d’un favori de la fortune. Pour M. Mairet, le tutoyement équivalait à un hommage irréfragable rendu à l’esprit de confraternité dont il était féru. Quelques-uns en avaient étrangement abusé sans l’en jamais guérir. Être commissaire du banquet barbiste ; y chanter quelques couplets, reflets de la vie du collège; citer à tout propos un classique aimé, telles étaient les toquades de cet artiste, qui, d’un mérite reconnu, n’en était pas moins modeste.
À mesure qu’Horace parlait, M. Cusset perdait de son assurance. Si madame Cusset s’était fait du poète une idée chimérique, reflet des sentiments élevés de l’auteur, lui, Félix, s’était créé du peintre un idéal taillé sur le patron de ses opinions à l’en droit des artistes. Il n’était venu chercher rue de la Ville-l’Évêque qu’an rapin vieilli dans les tiraillements d’une position précaire, et il y trouvait un homme sérieusement posé, dont le sans-façon n’excluait pas la réserve. H constatait avec stupéfaction que M. Mairet paraissait plus content qu’honoré de son souvenir; il s’étonnait surtout de l’entendre établir, sans forfanterie, ses relations, avec l’une des dernières grandes maisons du faubourg SaintGermain, quand il avait inutilement tenté, lui, de s’y faire admettre à l’aide de’ sa fortune et des opinions légitimistes qu’il affectait en vertu de son de d’emprunt.
Aussi, quand il fut mis en demeure d’expliquer le but de sa visite, fut-il pris d’un embarras insurmontable.
— Eh bien! s’écria l’artiste, surpris du-mutisme de- son visiteur, oublies-tu que les cieux, la terre et moi attendons ton bon vouloir ?
—C’est qu’en-vérité, je n’ose…
— Faut-il te confesser?’

— Volontiers.
— Tu as un duel?
— Non.
— Tu es à court d’argent?
— Fi donc !
— Tu veux que je te débarrasse d’une maîtresse?
— Pas pour l’instant.
— Souhaiterais-tu le portrait de ton chien?
— Rassure-toi.
— Alors, tu viens me demander d’être parrain? — Ce n’est pas cela.
— Le mystère est immense et l’esprit s’y confond…
Je donne ma langue aux chiens…
— Horace, mon ami, il faut que tu me rendes le signalé service de devenir… bossu.
— Plaît-il ?
— Bossu… pour quelques heures seulement.
— C’est déjà assez coquet !
— Puis…
— Tu as encore une infirmité à me demander?

— Hélas !
— Hélas!… ton hélas m’épouvante : achève, je tremble…
— Mon bonheur exige encore que tu sois… bancal… mais légèrement…
— Ce qui équivaut à ceci : tu dois être bossu à pleine mesure. Me diras-tu quelle cause te pousse à infliger à mon dévouement ce choix varié d’infirmités?
— Tes poésies…
— Pas possible !… s’écria gaîment le peintre eu quittant palette et pinceaux ; en quoi, si mal faits qu’ils soient, mes pauvres vers me valent-ils un si grand déboire?
— Ils m’ont presque brouillé avec une cousine dont je recherche la main ; un parti magnifique !
— S’il en est ainsi, je jure, sur mon meilleur alexandrin, de réparer-leur forfait au prix de toutes les bosses que tu jugeras indispensable de m’imposer. Je ne veux pas qu’il soit dit qu’Horace Mairet ait nui, môme sans le savoir, à un ami.

Vous comprenez assez quelle amertume affreuse Corromprait de mes jours la durée odieuse…
Conte-moi donc la chose depuis A jusqu’à Z, et nous allons aviser.
— En deux mots, voici la position : Hier, je suis arrivé à Enghien chez madame de Cusset, ma cousine, veuve assez fantasque et passablement basbleu. Le temps se mettait à l’orage, elle était de méchante humeur, et, à bout d’ennui, elle lisait… tes poésies…
— Et s’ennuyait bien davantage ?
— J’aime les vers comme tout le monde, mais elle m’a parlé des tiens en termes si élogieux… que… ma foi…
— Elle t’a rendu jaloux !
— Et comme j’avais eu la maladresse de lui avouer que je te connaissais…
— Bien obligé !
— Julie…
— Un nom que j’aime… celui de ma mère…
— Julie m’a demandé de te présenter à elle.

— Je devine, cher ami : n’ayant pu éreinter le poète dont tu ne connaissais pas l’oeuvre, le peintre dont tu n’avais pas vu les tableaux, c’est assez présumable, tu n’as rien trouvé de mieux que de rendre l’homme impossible à présenter.
— C’était de bonne guerre, n’est-ce pas? Eh bien ! juge de ma chance : cela n’a servi qu’à augmenter le caprice de ma capricieuse cousine. Si, demain, je ne t’amène pas à déjeuner, je me vois exposé à perdre cent mille francs de rente !
— Je comprends, et je me résigne : viens donc me prendre demain, en me laissant le plus de temps possible ..pour travailler, et, je l’espère, tu seras satisfait de mon dévouement.
— Ma voiture attendra à ta porte à dix heures.
— Sais-tu bien, Félix ? J’aurais préféré que tu m’eusses fait sourd plutôt que bossu…
— On ne pense pas à tout !
— Si on ajoutait la surdité? demanda le peintre riant.
— Non : le trop est quelquefois l’ennemi du bien ; mais je te préviens que tu n’es pas tenu d’être trop spirituel…
— Ni distingué?…
— J’ai dit que tu fumais la pipe.
— Hé hé! mon gaillard, lu n’as pas voulu que le moral fût au-dessus du physique. Un renseignement : ta cousine est-elle jolie?
— Beauté de veuve…
— Si elle me proposait de faire son portrait?
— J’y ai mis bon ordre.
— Décidément, ma vieille, tu es jaloux comme une légion de tigres. Tu l’aimes donc bien, ta cousine?
— Elle a deux millions !
— Puah! fit l’artiste avec dédain; j’adore la franchise; pourtant, ainsi que tu le disais tout à l’heure, le trop est l’ennemi du bien, même entre amis.
— A demain, cher, dit Félix, qui n’avait pu s’empêcher de rougir
— A demain. Mais, j’y songe, il est prudent de poser certaines conditions d’alliance ; voici mon ultimatum :
Art. I. La mystification ne devra pas durer plus qu’un lever de rideau, le déjeuner compris.
Art. II. Mondit sieur de Cusset n’abusera, sous aucun prétexte, des désavantages physiques et moraux qui me sont imposés.
Art. III. Toute infraction aux présentes aura pour effet de me rendre instantanément au sentiment de ma dignité comme aux agréments de ma personne.
Est-ce arrêté?
— Oui, mais songe qu’il y va de mon bonheur !
— Et de deux millions.

V
— Ce Roberts ne revient pas? répétait la jolie veuve, qui, dans une délicieuse toilette, soulevait fréquemment et avec une impatience croissante le store d’une fenêtre d’où l’on entrevoyait la route de Paris ; a-t-il mal compris mes ordres, oun’a-t-il pas rencontré madame Bocconio? Quel contre-temps ce serait t Pourvu que Félix n’arrive pas avant lui ! Mais Félix viendra-t-il? Son amourpropre, plus que sa jalousie, ne le poussera-t-il pas à feindre de prendre ma volonté expresse pour le caprice d’un moment ? Qu’il ne vienne pas seul! s’écria la jeune femme ;
ou je jure de ne le revoir jamais !… Elle se prit à réfléchir.
— Non, disait-elle, il n’est pas possible que ce poëte dont j’aime le talent soit aussi disgracieux de corps et de façons d’être que le fait mon cousin. Après le départ de Félix, j’ai soigneusement cherché un mot, un vers, une plainte de nature à m’éclairer; je n’ai rien trouvé…
Pourquoi en suis-je heureuse ?
Elle se dirigea vers un bonheur du jour, et elle y prit le livre que nous connaissons déjà, puis un journal.
— Cherchons encore, dit-elle ; je ne trouve toujours que ce seul passage; et, sans s’en douter peutêtre, elle lut à haute voix :
Que d’amis indiscrets, de soins inopportuns! II est de ees chagrins au douloureux mystère Devant qui l’Amitié doit pleurer et se taire :
Chagrins qui font que l’on voudrait mourir; Chagrins, le plus souvent, qui sont causés par Elle, Et qu’Amour de ses fleurs ou le Temps do son aile Hélas! peut seul couvrir…

Voilà certainement une plainte : c’est la seule ; et encore, que prouve-t-elle?… Étrange chose! entre tant d’autres, ces vers sont les seuls à me déplaire. Pourtant, qui mieux que moi peut comprendre le chagrin de n’être pas aimé ? On voit qu’il en a souffert : mais aussi, tant de difformités ! Enfin… on ne peut lui refuser du coeur, et mon cher cousin n’en a guère ; c’est bien l’esprit le plus difforme qu’on puisse connaître! Cela ne l’empêche pas de se croire adoré. Alors, pourquoi n’aimerait-on pas M. Horace ? Ayant la conscience de ses disgrâces, le poëte essayerait à se les faire pardonner; tandis que trop vaniteux pour soupçonner les siennes, le sportman me croira trop heureuse de devenir sa femme.
H y a pourtant des instants où, aussi nul que je le sache, l’idée me vient que Félix m’a jouée. Il m’a dit : Dieu nous garde du peintre ! et pourtant, ce matin, le journal qui rend compte du Salon parle avec éloge d’Horace Mairet. Si mon cousin s’était moqué de moi ! Non ; il a dû dénigrer son ancien

152 camarade beaucoup plus par conviction que par désir de lui nuire.
Pendant que madame Cusset attendait ses convives, Félix de Cusset entrait dans l’atelier d’Horace, et, le trouvant à son chevalet, s’écriait avec inquiétude :
— Comment ! tête de poëte, ne te souvient-il plus de tes promesses ?
— Si fait; et je serais habillé si tu n’avais omis de me prescrire la tenue de rigueur.
— Petite tenue d’été… comme moi…
— Tu es magnifique ! tiens, me voilà prêt ; descendons, mon cher…
Il me semble déjà que ces murs, que ces voûtes Vont prendre la parole, et, prêts à m’accuser, Attendent ta Julie…
— Il s’agit bien d’elle! malheureux! tu te dis prêt, et tu n’as pas ta bosse !…
— Sacrebleu! je l’avais complètement oubliée! mais à quoi bon se hâter; d’ailleurs, que penserait ma concierge en me voyant sortir ainsi; elle est capable de s’imaginer que je déménage clandestinement; je m’exécuterai à Enghien, et tu n’y perdras
pas.
— Non, non; arrangeons cela de suite.
— Je puis, dans l’escalier, rencontrer ma pro priétaire.
— Il est de trop bonne heure.
— Si j’allais, dans la rue, donner du nez sur un de mes modèles…
— Ma voiture barre la porte.
— Je connais du monde à Enghien.
— Nous descendrons dans la villa de ma cousine, et elle sera seule.
— Ai-je été assez niais de t’engager ma parole ! je la tiendrai, mais as-tu réfléchi aux conséquences de cette folie ? Si ta cousine allait s’apercevoir de cette mystification, cela pourrait te coûter cher.
— Je prends tout sur moi.
— Alors, bourreau, contente ton désir, puisqu’il t’est glorieux… s’écria l’artiste en fourrant sous son paletot tout ce qu’il trouvait de propice à simuler une bosse : me juges-tu suffisamment défectueux? demanda-t-il avec une gaieté d’assez mauvais aloi. Voyons, mon cher Félix, dis-moi sincèrement, comment est-elle ?
— Maigre…
— Est-elle gracieuse, au moins?
— Un ou deux centimètres de plus ne feraient pas mal.
— De qui parles-tu?
— De ta bosse…
— Moi… de ta parente.
— Crois-moi: tu peux encore supporter sans ridicule un accroissement de bagage.
— Merci ! Ésope en rirait. Je consens bien à servir d’épouvantail à l’enthousiasme lyrique de ta cousine, mais aux oiseaux… jamais !
— Il s’agit de boiter…
— Ça marchera tout seul… vois!
— Pardon, mon bon, tu ne boites pas.
— M’as-tu fait paralytique ?

155
— Pas précisément, mais traîne la jambe davantage…
— Es-tu satisfait ?
– Si tu n’oublies pas le mouvement, oui. D’ailleurs, je t’avertirai en toussant chaque fois que tu sortiras de ton rôle
— Toi, ma vieille, veux-tu que je te donne la mesure de ma franchise: tu me fais l’effet d’un gaillard qui ne se gêne pas pour tondre les moutons de près: mais je te conseille de te souvenir de nos arrangements. Si je m’aperçois que tu abuses des difficultés de ma position, je m’insurge ! je me révèle dans l’éclat de mes incontestables avantages: alors, justement éblouie, fascinée, la dame s’éprend de moi, et bientôt le poëte sacrifié s’unit à la cousine désabusée : tableau ! Te voilà prévenu ?
— C’est entendu ! fit le gandin avec une fatuité superbe.
— Dis-donc : ce serait drôle si je devenais ton cousin… Le dandy toisa fort impertinemment l’artiste et répondit avec un imprudent sourire :
— Toi?
— On a bien vu des banquiers épouser des bergères… d’Opéra. Au surplus ce serait ta faute: tu ne m’as pas assez marchandé les moyens de séduction. Cependant, admettons, reprit Horace en riant, que ma bosse séduise ta cousine, consentirais-tu à être mon garçon d’honneur ?
— Je le jure !
— Voilà, mon cher, un serment d’une certaine impertinence.
— Dame… tu admets que Julie épouserait ua peintre, bossu et boiteux…
— Et poëte par-dessus le marché; cependant, si ce malheur arrivait…
— Il n’arrivera pas !
— Tiens, pensa Mairet; au collège le Félix n’était que fort en thème; au bauquet de Sainte-Barbe, il ne m’avait paru que sot : décidément serait-il faquin? alors, gare dessous !
lui paraissait plus ni aussi ridicule ni aussi vulgaire qu’elle l’avait trouvé d’abord. A table, et le premier élan des fourchettes ralenti:
— Vous devez être heureux aujourd’hui, monsieur? demanda-t-elle.
— Plus que je ne puis dire ; c’est un bonheur dont je vous prie, madame, de vouloir bien agréer mes remerciements…
— Hum ! fit le gandin.
— Qu’avez-vous, Félix, vous seriez-vous enrhumé avant-hier ?
— Ne faites pas attention… N’est-ce pas qu’Horace est malgré tout un agréable garçon ? Croiriezvous qu’au collège c’était un cancre fini, il me le rappelait hier encore.
— Je ne comprends pas, demanda la veuve sans se préoccuper de répondre à son parent, à quel titre je pourrais accepter vos remerciements, monsieur Mairet. J’espère que vous ne me croyez pas assez… naïve pour admettre que le bonheur dont je parlais tout à l’heure ait trait à celte réunion…

— Malheureusement, le cher Horace ne peut nous donner que peu d’instants ; il est attendu à dîner chez la marquise de Chatelneuf.
— Elle a été ma voisine de campagne; c’est une aimable femme : vous la voyez intimement ?
— La marquise l’a invité aujourd’hui en faveur d’une petite baby qui ne veut chanter qu’avec lui…
— Vous êtes musicien?
— J’ai été lié avec Faure, et il m’a donné quelques leçons de chant.
— Quand je disais que vous deviez être heureux aujourd’hui, monsieur, c’est que, ce matin, mon journal proclame vos succès au salon.
— Succès d’estime, madame…
— Harace n’a pas la prétention d’être absolument peintre ; il ne travaille qu’à son temps perdu.
— Ce n’est donc pas à sa peinture que monsieur doit d’être décoré?
A cette demande, les deux camarades se regardèrent avec stupéfaction. Dans la précipitation qu’il avait mise à s’habiller, l’artiste ne s’était pas donné le temps de faire disparaître l’imperceptible papillon rouge qui ornait sa boutonnière.
— Non, dit précipitamment M. Cusset désappointé; ce n’est pas à la peinture que Mairet doit cette faveur ; c’est comme officier de la garde nationale.
Madame Cusset regarda son cousin avec étonnement.
— Parole d’honneur ! reprit celui-ci avec l’imperturbable aplomb de la bêtise; tel que vous le voyez, Horace n’en est pas moins un citoyen trèsdévoué à l’ordre de choses établi…
— Pardon, mon excellent ami; il y a longtemps que nous ne nous étions vus, et ma décoration est d’assez fraîche date pour que je ne puisse t’en vouloir d’en ignorer l’origine.
— C’est vrai ; où diable avais-je la mémoire? je me rappelle maintenant : ce doit être à titre d’administrateur de la Caisse d’épargne, magnifique institution qui moralise… le vol chez nos gens.
— Pas davantage… observa l’artiste.

161
— Alors, c’est…
— Félix ! s’écria la dame impatientée, je vous serais véritablement reconnaissante de vous résoudre à ne pas couper sans cesse la parole à monsieur ; je préfère vous entendre tousser… Monsieur Mairet, serais-je mal venue à vous demander la cause d’une distinction si honorable?
— C’est un souvenir de Solférino.
— Tu as donc servi ?
— Tu oublies ma jambe et mon dos.
— Vous avez vu l’Italie?
— En amateur, et voici comment: Un jour… j’avais du chagrin..,
— Un de ces « chagrins qui font que l’on voudrait mourir ? » questionna la veuve avec une douce expression de sollicitude qui palliait l’indiscrétion de la demande…
— Ma foi oui, affirma tristement Horace.
— Un amour méconnu? j’en suis là!
— Taisez-vous donc, Félix !… une page de roman?

— Un feuillet du poëme de la jeunesse, déchiré parla main de Dieu…
— Ah ! pardonnez mon indiscrétion, monsieur, implora madame Cusset d’un ton profondément pénétré, mais…
— Bast ! exclama Félix, au fond il n’est pas trop fâché de se pouvoir dire victime du sort, ça pose vis-à-vis des femmes !
L’artiste, à ces mots, regarda le gandin d’une façon si menaçante, que la cousine, redoutant une réponse trop vive, s’empressa de dire :
— Ainsi, vous fûtes en Italie comme amateur ?
— Oui, madame… C’était un matin, et à vrai dire je m’ennuyais à raison de dix pipes à l’heure… Un mien parent, faisant partie de la division Decaen, vint me dire adieu. Attaché au général, il allait le rejoindre, et me proposa de l’accompagner. Comme je n’avais pas un pouce de peinture commandée, j’acceptai, à son grand ébahissement, je vous assure.
— Singulière idée dans ta position !

— Je m’accommodais assez bien de l’existence accidentée du bivouac, et je prenais de ci de là, des croquis précieux, lorsque la fusillade le permettait.
permettait. Solférino et Cavriana, il y avait une heure à peine que le 72e et les turcos avaient enlevé les dernières positions autrichiennes, lorsque l’idée me prit de faire un croquis du carnage résultant de cette rencontre où nos troupes s’étaient surpassées.
— Vous fumez, je crois, M. Mairet ; voulez-vous allumer un cigare ? mon cousin m’a fait accepter l’odeur du tabac.
— Je vous remercie… J’avais avisé un groupe de deux turcos morts en étouffant dans leurs bras deux ennemis. C’était tout à la fois beau et hideux. Je disposais mon album et je cherchais ma place, lorsque j’aperçois un autrichien, puis un autre, puis un troisième qui, se soulevant avec précaution d’entre les morts, se montrent un objet invisible de l’endroit où je me trouvais. Je remarque qu’ils arment leurs fusils et vont, à pas de loup, se tapir derrière un buisson. De mon côté, j’étais couvert par un monticule qui me dérobait à leurs yeux. Que diable ces drôles machinent-ils ? me demandais-je. Je ne fus pas longtems incertain. J’entendis le trot de deux chevaux; deux officiers supérieurs s’avançaient sans défiance; je me disposais à les prévenir lorsque retentissent des coups de feu. Je vois l’un des officiers vaciller sur sa selle, puis tomber. Mes Autrichiens s’élancent alors pour charger le second à la bayonnette. Je ne sais comment cela se fit, mais, trouvant un fusil sous ma main et m’étant mis à crier : À moi le 72°l il arriva qu’à mon insu j’avais occis un autrichien, effrayé les deux autres, sauvé deux braves et gagné cette décoration. Voilà l’histoire demandée.
— Tu as dû avoir peur?
— S’il ne s’était pas agi de la vie de deux Français…
— Monsieur, mon indiscret cousin TOUS a dénoncé comme fumant la pipe : je vous prie d’agir comme chez une soeur. Nous allons ouvrir la fenêtre.

165
et je vous assure que je ne serai pas plus incommodée de la pipe que du cigare.
— Mille grâces, madame; il est vrai que je fume, même la pipe ; mais seulement aux heures de solitude et d’ennui.
— Hum ! hum !
— Décidément, Félix, vous êtes affreusement enroué !
— Presque rien, chère Julie, une irritation passagère.
— Monsieur Mairet, cela a dû vous faire un certain effet, de lire votre nom dans le journal ?
— Je vous avoue, madame, que c’est une sensation qui m’est inconnue…
— Déjà on avait parlé avec éloge de vos poésies…
— Réclames de libraire.
— Et l’article de ce matin, est-ce aussi une réclame?
— Quel article ?

— Cette appréciation de vos tableaux de l’exposition.
— Je suis sûr qu’on l’éreinte; c’est injuste, ma cousine. Horace n’a jamais eu la prétention d’etre un Raphaël, tant s’en faut ; cependant…
— J’ignorais qu’on s’occupât de moi.- — Avez-vous le journal, Julie?
— Certainement, mais à quoi bon, puisque vous pensez qu’on y « éreinte » votre ami…
— Pour voir jusqu’où ces bélîtres de journalistes poussent l’outrecuidance.
— Alors, lisez, fit la veuve souriante et tirant le journal de la poche de sa robe.
M,. Cusset prit l’air pénétré, le ton dolent d’un camarade plus convaincu que fâché d’avoir à con: soler, et lut ces premiers mots :
« M. Horace Mairet est un vrai peintre, » puis il s’arrêta, questionnant sa cousine du regard.
— Cela vous surprend, mon cousin? continuez… « Son exécution est pleine d’ampleur grasse et souple comme il convient dans tous les genres, mais surtout dans celui qu’il a choisi. »
— Voilà, remarqua le lecteur, s’interrompant avec complaisance, un exorde trop bienveillant pour ne pas amener une terrible péroraison. J’entrevois sans peine la griffe sous la patte de velours.
— Quelle perspicacité vous avez aujourd’hui, mon cousin!
Félix reprit :
« M. Mairet possède un excellent sentiment de la couleur. »
— Il doit y avoir un mais, n’est-ce pas!
— Eh bien! non, cher, c’est étonnant, il n’y en a pas!
« M. Mairet possède un excellent sentiment de la couleur, une palette des plus riches et des plus harmonieuses; il a… » Hum! hum!
— Mon pauvre Félix, il faut vous soigner ; vous avez, j’en suis convaincue, gagné une angine l’autre soir… Veuillez achever.

« Il a, reprit le dandy visiblement décontenancé, une entente parfaite du portrait, qui le recommande aux amis de l’art. »
— Que vous êtes bonne, madame, de m’avoir mis à même de répondre à la question que vous m’adressiez tout à l’heure. Oui, madame, cela fait un singulier effet d’entendre ainsi parler de soi. Que cette émotion serait plus douce si elle était partagée !
— Vous avez votre mère?
— Elle sera bien heureuse, quoique je ne mérite guère tant d’éloges.
— A part votre mère, n’est-il personne…
— Est-ce que ces farceurs-là manquent de jolis modèles! Si nous étions entre hommes, je vous raconterais…
— Merci de vouloir bien vous souvenir que je suis femme.

VII
—Félix ne me disait-il pas que vous ne peignez qu’à vos loisirs! Avec votre talent vous ne devez pas manquer de commandes.
— Il en a par-dessus la tête.
— Félix, vous avez dit à monsieur que je désirais qu’il fît mon portrait?
— Voilà un article qui ne lui laissera guère la faculté de le livrer en temps utile. Vous comprendrez que je sois pressé… et puis il faudrait vous rendre
à son atelier, souvent, presque tous les jours…
— Vous m’accompagneriez.
— Croyez, madame, que j’entreprendrais votre portrait avec plaisir, si…
— Monsieur Horace, je vous en prie, donnez-moi un tour de faveur.
— N’insistez pas, ma cousine, c’est impossible, il m’a dit ses motifs.
— Aurez-vous le courage de me les répéter, monsieur ?
— Eh bien!… non, madame.
— Que vous êtes aimable! si nous commencions, après le déjeuner, un projet de pose…
— Comme il vous plaira…
— Horace, tu n’y songes pas! La marquise de Châtelneuf t’attend; il serait par trop indiscret à nous de t’exposer à perdre une si belle protection.
— Voilà, dit tristement madame Cusset, la première fois que je regrette de n’être qu’une bourgeoise ; sans cela…
— Vous me- proposeriez votre protection en échange de celle de la marquise?

— Je vous offrirais mon amitié.
— Je gagnerais trop au change.
— La voulez-vous? Restez à dîner…
— Horace nous ferait le plus grand plaisir, mais que dirait certaine jeune personne… Elle pleurerait…
— Partez donc, monsieur! Je pouvais, égoïste, vous exposer à perdre un patronage dont votre talent peut se passer ; mais faire pleurer de beaux yeux, affliger un jeune coeur, inquiéter une affection, c’est tout autre chose! Je ne me consolerais pas qu’Elle eût le moindre chagrin à cause de moi.
La jeune femme avait accentué le elle d’une façon si étrange qu’Horace ne put s’empêcher de la regarder avec étonnement, ce qui la fit rougir sans qu’elle sût au juste pourquoi.
— Oh! oh! s’écria le gandin ayant également remarqué le souligné du mot elle, il me semble que vous courez la poste dans vos suppositions. Regardez-le donc, peut-il espérer jamais plaire?

En réponse à cette inconvenance, la veuve promena sur le dandy un oeil si clairement chargé de dédain qu’il fut atterré jusqu’à perdre contenance.
— Mon cher, ajouta-t-elle à sa réprimande muette, si vous n’aviez toujours plus brillé par les qualités physiques que par celles de l’âme, votre coeur vous eût certainement enseigné ce que certain poëte dit quelque part :
Que d’amis indiscrets, de soins inopportuns ! Il est de ces chagrins au douloureux mystère Devant qui l’Amitié doit pleurer et se taire…
Pour moi, je vous suis reconnaissante, sachez-le, de m’avoir fait connaître un artiste de la valeur de M. Mairet; et je ne vous cache pas que je comprends, entendez-vous, Félix, je comprends qu’une jeune fille, qu’une femme… s’éprenne d’un homme qni sait parler de toute autre chose que d’attelages, de steeple-chase ou même d’handicap.
— Ron! je vous ai encore fâchée ! je pensais rire.

Horace n’en doute pas, et ne se fâche pas ! Savezvous que vous venez de, me traiter rudement ? Vous me croyez incapable de parler d’autre chose que de ce qui est, avec raison, réputé comme il faut ; vous avez tort, permettez-moi de vous le dire. Au collège j’ai fait des vers latins aussi bien qu’Horace; môme… il m’arrive… mon Dieu, ma chère, puisque nous parlons vers, comment trouvez-vous ceux-ci ?
Ce disant, le gandin extrayait de son portecigares un papier rosé, et le tendit à madame Cusset, qui ne le prit pas.
— Voici, remarqua-t-elle, un singulier sanctuaire pour une épître, qu’à la couleur, plus qu’à l’odeur, je dois supposer amoureuse, dans la forme du moins.
— J’ose dire aussi dans le fond, chère Julie, permettez que je vous en fasse juge; et le dandy lut
avec une complaisante emphase :
»
J-e ne saurais nommer celle qui sut me plaire :
-U-n fat peut se vanter; un amant doit se taire ;
La Pudeur, qu’alarmait l’impétueux Désir,
I-nventa sagement le voile du mystère
E-t l’Amour étonné connut le vrai plaisir…

— Qu’en pensez-vous? remarquez, je vous prie que chacun des vers commence par une lettre de votre nom : J-U-L-l-E.

— C’est fort joli… fit l’artiste prenant le papier.
— Croiriez-vous, mon cousin, que je ne comprends pas la portée de l’acrostiche dont vous nous gratifiez à brûle-pourpoint… à moins que vous n’ayez senti le besoin d’une diversion…
En cet instant un domestique entra, portant une lettre sur un plateau.
— Demande-t-on une réponse? questionna la veuve qui s’approcha d’une fenêtre.
— Non, madame ; cette lettre est apportée par Roberts.
— L’idée de l’acrostiche est ingénieuse, mais il a le tort d’être un peu trop connu, dit très-bas Horace à Félix en lui rendant l’epître tandis que madame Cusset lisait sa lettre.

— Qu’est-ce que tu contes? Prétendrais-tu que mes vers…
— Tes vers?… Celui qui a osé te les donner pour fraîchement éclos est un maître fourbe, ou s’est moqué de toi ; et je dis comme le rondeau de Rousseau :
Si l’on connaissait ce brouillon, On pourrait lui mettre un bâillon Et corriger son bredouillage; Mais, pour un sot, il est fort sage De n’avoir pas écrit son nom Au bas.
— Ah ça, Mairet, sais-tu bien…
— Je sais, répliqua celui-ci, que tu peux te connaître en chevaux, mais te hasarder à l’acrostiche est par trop audacieux. Remercie-moi donc, ingrat, d’avoir empêché ta cousine de prendre un geai sous les plumes d’un paon.
— Monsieur Mairet !…
— Monsieur de Cusset, né Cusset, si vous n’êtes pas content du service que je vous rends, vous n’êtes point raisonnable. Que dirai-je, moi, qui ai dû me résigner à vos ennuyeux hum ! hum ! N’ai-je pas supporté avec la patience d’un agneau vos désagréables suppositions sur ma croix, vos malveillantes espérances à l’endroit d’un article que je reconnais trop louangeur? Mais, entre nous, j’ai de notre camaraderie et des infirmités qu’elle m’a contraint à simuler, plein le dos; et si vous continuez à manquer à nos conventions, gare au déballage!
— Je ne souffrirai pas que ma cousine aille à votre atelier!
— Je m’en consolerai en me souvenant que vous deviez l’y accompagner.
— Vous m’obligerez de trouver un moyen de ne pas faire le croquis qu’elle vous demande.
— Vous vous y opposez?
— Absolument !
— Quoi donc!…
L’aimable Bérénice entendrait de ma boucbe Qu’on l’abandonne…
N’y comptez pas!
Sa lecture terminée, madame Cusset plia la lettre, et après avoir promené sur les deux amis un regard moitié mécontent, moitié sardonique, qui n’échappa pas à l’artiste, elle revint vers eux.
— Monsieur Mairet, dit-elle en coquetant, vous m’avez abandonné la grande dame…
— Contre votre amitié…
— Je voudrais la victoire complète; sacrifiez-moi aussi la jeune fille…
— Que me donnerez-vous pour cette défection?
— Amour pour amour, s’écria Félix emporté par le dépit.
— Devenez-vous fou? dit la veuve avec plus d’étonnement que de colère. Est-il assez sot!… murmura-t-elle. Ce que je vous donnerai, monsieur Horace, reprit-elle; je vous gratifierai d’une belle feuille de bristol avec d’excellents crayons Faber, afin que rien ne s’oppose à ce que vous commenciez mon portrait, que votre confrère en poésie est si pressé de posséder.

— Tiens… tiens… pensa Horace; aurait-elle en tendu nos explications?
— Nous allons prendre le café sur la terrasse; je vous donnerai séance, et tandis que vous crayonnerez, je broderai votre chiffre sur cette batiste : un maintien et un remerciement tout à la fois.
— Et moi, que ferai-je?
— Vous me relirez votre acrostiche.
— Un acrostiche réchauffé ne valut jamais rien.
— Devenez-vous modeste? Enfin, puisque vous voilà si heureusement converti aux idées poétiques, mon cher cousin, vous allez nous lire les oeuvres de votre ami ; nous passerons ainsi le reste de la journée entre les muses et l’amitié. Ce sera charmant, n’est-ce pas?…
— Charmant est le mot.
— Non pas, madame! s’écria Horace ; et parodiant Roger, il ajouta :
Grâce pour vous et grâce pour moi-même !

VIII
Peintre ou. poète, Horace Mairet comptait plutôt parmi les classiques que parmi les fantaisistes. Ami sincère de la vérité en toutes choses, il n’en professait pas moins une horreur profonde pour le réalisme de parti pris, sous quelque forme qu’il s’offrît, Nature à demi rêveuse, à demi positive, il supportait aussi difficilement l’exagération dans l’art que l’afféterie dans le discours et le trop de réflexion dans les choses du coeur.
Son atelier, où se révélaient les demi-teintes de son caractère, agencé avec un goût excluant les puérilités de la mise en scène, n’avait pas toujours brillé par l’ordre, dans le sens bourgeoisement accepté de ce mot, qui admet une place pour chaque chose et veut chaque chose à sa place.
Pourquoi, depuis trois semaines que madame Cusset venait chez Horace poser tous les deux jours, en compagnie de son cousin, la physionomie de l’atelier avait-elle changé à vue d’oeil?
Pourquoi, à l’ordre douteux, avait-on vu peu à peu succéder une symétrie coquette ? Pourquoi la vieille bergère en velours d’Utrech avait-elle cédé la place à la causeuse capitonnée? Pourquoi les études drapées dans leur seule candeur, avaient-elles été remplacées par des oeuvres moins primitivement vêtues, et qui toutes avaient eu les honneurs de l’exposition? Enfin, pourquoi les plus belles fleurs de la saison se prélassaient-elles dans des cornets de Saxe, qui, de mémoire d’amis, avaient exercé jusqu’alors une si constante hospitalité à l’égard de pipes désormais invisibles?

L’explique qui voudra, comme se l’expliquait la veuve. Nous nous contenterons de dire que, de deux jours l’un, le dos d’Horace s’arrondissait pour quelques heures, quoique dans des proportions de décroissance assez sensibles, et qu’il avait annoncé â madame Cusset que les vertus de l’huile de marron d’Inde ne manqueraient pas de le débarrasser trèsprochainement de sa boiterie et de la sciatique qui la causait.
Le portrait en était à sa dixième séance.
Félix s’était d’abord recrié sur la longueur des séances, mais Horace avait une telle déférence pour ses critiques, quoiqu’il pût lui appliquer plus qu’à tout autre le nec crepidem judeas d’Appcllc, que le sportman, rendu patient par l’orgueil, avait fini par en prendre assez bien son parti.
Jusqu’alors il avait accompagné et, on lui doit cette justice, scrupuleusement gardé sa cousine, niais il est un jour, une heure, une minute où geôliers, maris, duègnes, tuteurs et jaloux croient pouvoir se départir de leur prudence, et ne dura
dura-t-elle qu’une seconde, cette croyance leur devient inévitablement fatale.
Ce jour-là Félix s’était contenté d’amener sa cousine. Après avoir constaté l’état de gibbosité de l’artiste-, il avait prétexté une affaire des plus sérieuses et sollicité de sa cousine l’autorisation d’une courte absence.
Après son départ, la conversation devint traînante entre le peintre et son modèle. Le premier paraissait absorbé dans son travail; l’autre était vraiment émerveillée de son portrait qui révélait vraiment les chances d’un grand succès. Madame Cusset était représentée sur la terrasse d’Enghien, tenant une broderie, et le visage éclairé par un reflet de soleil couchant. L’artiste avait donné à la jeune femme une expression rêveuse qui ajoutait une séduction de plus au charme de ce gracieux visage.
— Monsieur, demanda-t-elle tout à coup, quand pensez-vous avoir terminé?
— Vous vous ennuyez, madame.
— Non; niais mon cousin trouve que ma broderie est pour le moins aussi interminable que celle de Pénélope.
— Ainsi ce portrait est pour Félix ? — Si je l’épouse…
— L’épouserez-vous ?
— Le pauvre garçon m’aime à faire pitié.
A cette réponse ambiguë, que le timbre de la voix faisait secrètement railleuse, l’artiste leva la tête pour en saisir le sens, mais il trouva son modèle impénétrablement absorbé dans la contemplation de son aiguille.
— Àuriez-vous vraiment pitié d’un homme qui vous aimerait, questionna-t-il, affectant la plus parfaite indifférence, quoiqu’il ne pût s’empêcher de rougir jusqu’aux oreilles.
— Vous le voyez, puisque je suis à peu près résignée à épouser mon cher cousin.
— Qui vous y force si vous ne l’aimez pas?
— Rien que la crainte de lui faire du chagrin; puis, je vous l’avoue, la peur d’en aimer un autre, lequel ne le vaudrait pas.

— Ce serait difficile…
— De quel air vous dites cela!… est-ce que vous ne l’aimeriez pas?
— Moi, aimer Félix! exclama Horace, non madame; et puisque vous m’en offrez l’occasion, je vais vous ouvrir mon coe ur : Non, je n’aime pas les sots et n’estimerai jamais la suffisance; non, je ne puis me dire l’ami de l’ineptie, fùt-;elle titrée, mitrée, bien moins encore lorsqu’elle n’est que dorée. Plutôt que voir ce portrait en la possession de Félix, je préférerais qu’il ne fut que cendres !
— Aussi sot, fat et nul que vous fassiez mon cousin, il m’aime.
— Il le dit!…
— En m’épousant il compte que meubles et immeubles entreront dans la communauté. Ce portrait devra donc lui appartenir.
— Oh! que je comprends Cardillac! s’écria le peintre avec colère.
— Qu’était ce Cardillac?
— Un orfèvre, un artiste, un coeur primitif et rudement trempé, qui, lorsqu’il avait ciselé un bijou, s’en éprenait d’amour, et égorgeait l’acheteur auquel il était contraint de le livrer, afin de redevenir possesseur de son oeuvre.
— Vous me faites frémir! Heureusement, monsieur Horace, l’amour n’a rien à faire ici.
— Qu’en savez-vous? interrogea l’artiste en jetant rageusement sa palette sur la boite à peindre.
— Voyez-vous la stupéfaction de mon pauvre cousin? répliqua madame Cusset en essayant de rire pour dissimuler le trouble qui s’emparait d’elle ; le voyez-vous apprenant qu’il est exposé à être assassiné pour un portrait qu’il ne prendra qu’à contrecoeur.
— Pourquoi?
— Quelle demande ! Si vous n’aimez pas vos antipodes, mon cousin n’a-t-il pas le droit de ne pas adorer les peintres ?
— Mais… vous…
— J’eusse aimé Pope, adoré Byron… si…

— Je comprends, madame… si Pope et Byron n’avaient eu le malheur…
— Le premier d’être faible jusqu’à se dégrader en voulant se venger, et si l’autre n’avait plus écouté les intérêts de son orgueil que ceux de son génie.
— Quoi! si Pope vous eût dit : je vous aime, vous n’eussiez pas reculé d’épouvante?
— Si j’avais pu l’estimer jusqu’au dévouement, non certes. L’objet qu’on aime, lorsqu’on aime sincèrement, observa madame Cusset avec une fine et adorable raillerie, n’est-il pas, entre tous, le plus beau, le seul possible, l’unique au monde. Si l’amour est toujours enfant, il est aussi toujours aveugle.
— Sachez donc, madame, que je vous aime! dit Horace tombant aux genoux de son modèle et prenant sa main, qu’il,couvrit de baisers, sans qu’on lui opposât trop de résistance.
— Monsieur, fit la dame plus inquiète que surprise, relevez-vous! si mon cousin!…

— Vous l’aimez!… Vous le voyez, madame, mieux vaut encore nullité que difformité.
— Il me semble, monsieur, qu’il ne tiendrait qu’à vous de n’être plus difforme… Pour moi, je pense que la mystification que vous avez cru pouvoir vous permettre a suffisamment duré.
— La mystification? répéta Horace en se relevant honteux; depuis quand savez-vous?…
— Depuis le jour où vous m’avez été présenté.
— Ainsi Félix, pour qui je m’étais prêté à ce travestissement, et à mon corps défendant, m’a trahi? très-bien; c’est une affaire qui se réglera entre nous.. Moi qui me trouvais toujours lié par ma parole…
— Je vous assure que ce pauvre Félix ne m’en croit pas instruite.
— Comment vous, si bonne, avez-vous pu me laisser ridicule si longtemps? Maudite bosse! s’écria l’artiste en retirant le coussin qui la simulait. Ainsi, madame, voici trois semaines que vous vous moquez de moi !
— Tout juste autant que vous, d’une femme dont le seul tort était d’avoir désiré connaître un homme qu’elle croyait digne d’estime… Aussi, s’écria madame Cusset prenant son chapeau et son pardessus, jamais je ne me pardonnerai cette démarche.
— J’expie ma faute, car vous voilà bien irritée, et je vous aime…
— Oui, monsieur! je suis justement irritée; et n’espérez pas me désarmer! je le suis tellement que je vous le déclare : vous pouvez garder mon portrait, si vous ne voulez pas que je le donne à Félix ; lui, du moins, avait pour excuse la jalousie.
— Jamais! fit Horace saisissant la toile et se disposant à briser le chassis.
— Si vous le détruisez… s’écria la veuve qui pâlit, vous m’avez vue pour la dernière fois?
— Pardon de cet emportement!
— Il rend plus déplorable le hasard qui m’a fait lire vos vers.
— Songez que ce portrait, comme Cardillac, je l’ai peint avec amour…
— Moi qui vantais vos vers à tout le monde,

observa la veuve feignant de ne pas avoir entendu!
— Je gage pourtant que, s’il fallait vous en rappeler quelques-uns…
— J’ai bonne mémoire, monsieur, et vous le prouverai.
— Souvenir de l’offense, triste mémoire, madame; vous souvient-il de ceci :
Pardonnons, pardonnons! La vie est si fragile! Que les torts du matin soient oubliés le soir!
La douce loi de l’Évangile, C’est le pardon. Est-on certain de se revoir?
D’ailleurs, madame, je suis loin d’être aussi coupable que vous le pouvez supposer. Félix lui-même, en m’entraînant à cette folie, n’a pas songé… non, ni l’un ni l’autre n’avions prévu…
— Je vous crois, et j’admets, à la rigueur,
Que les torts du matin soient oubliés le soir.
Mais, monsieur Horace, des torts de trois semaines !

— Je suis bien coupable, je le sens de plus en plus ; pourtant, madame, je vous aime à l’égal de ma mère, plus que l’art et la vie. Oui je vous ai offensée : mais, si vous partez, sur mon amour, je ne m’en consolerai jamais!
— Tout s’oublie!
— Je n’oublierai pas… je le jure.
— Serment… qu’emporte lèvent…
— Mais que faut-il donc trouver, inventer, dire, pour vous convaincre de mes regrets et de mon dévouement? Ah!. Julie! supplia Horace tombant de nouveau aux pieds de madame Cusset, par le nom de ma mère vénérée que vous portez, si tout s’oublie, daignez oublier ma faute, et mon existence tout entière ne suffira pas à vous prouver que ma reconnaissance égale mon amour.
— Aimer toute la vie… pour un poète… ce serait bien longtemps.
— Ne le croyez pas !
Près de vous le Temps a des ailes Et l’Amour eesse d’en avoir.

— Encore un madrigal? —Il n’est pas de moi…
— Alors, je le pardonne.
— Et moi, ne me pardonnez-vous pas?
— Il le faut Lien, c’est
La douce loi de l’Évangile.
Mais je mets à mon pardon…
— Et à notre mariage?…
— Comme à notre mariage, reprit madame Cusset, abandonnant sa main aux baisers d’Horace, une condi tion: vous ne ferez plus de portrails de femme…
— Plus qu’un.
— Lequel, monsieur?
— Celui de notre fille.

— Je suis en retard, ma cousine, s’écria Félix voyant madame Cusset le chapeau sur la tête, et qui, émue et charmée, avait pris par contenance un album qu.’elle trouva sous sa main; j’ai une grande nouvelle à vous apprendre; vous n’allez pas le croire ! Deviator a battu Georges au prix des Tertres; mais Georges a distancé Robinson et Recouvrance. Reiset et Daru sont furieux.
— Que m’apprenez-vous là?
— Tout ce qu’il y a de plus véridique I

— C’est ce qui vous rend si heureux ?
— C’est-à-dire que je ne donnerais pas ma journée pour cent louis ! s’écria Félix riant du rire de la sottise qui s’épanouit à l’aise se croyant dans son milieu; vous comprendrez ma joie lorsque vous saurez que le jockey Pratz, un habile qui montait Georges, issu de Father-Thames et Margaret, m’en a fait gagner deux cents par la défaite de Recouvrance. Et le portrait, l’a-t-on bien avancé? — Il est terminé, mon cousin.
— Sans reproche, Mairet, tu y as mis le temps. Si la photographie est moins flatteuse que la peinture elle a sur elle l’avantage d’un résultat instantané. C’est vraiment pas mal ressemblant. Reste à savoir ce que cela vaut… raisonnablement.
— Le plaisir de l’avoir fait.
— C’est peu, mais, à ta place, j’eusse répondu de même : entre amis, entre barbistes surtout, l’obligé oblige, n’est-ce pas? mais sois tranquille, je vais y faire mettre un cadre ! Où diable le placerai-je pour qu’il se voie bien?

— Vous savez, mon cher Félix, que ce portrait appartiendra à mon mari ?
— Je l’entends bien ainsi…
— Monsieur Mairet le garde…
— Jusqu’à l’Exposition… Merci, mon bon, ça m’évitera de le trimbaler de mon logement de garçon dans l’autre.
— Hélas! mon cousin, M. Mairet garde mon portrait parce que, m’ayant demandé pendant votre absence la permission de ne s’en pas dessaisir, j’ai eu l’imprudence d’accéder à sa demande à condition qu’il ferait un miracle.
— Que c’est bien de vous ! le miracle n’a pas eu lieu, bien entendu ?
— Au contraire.
— Allons donc ! ils n’ont plus cours, même à Naples !
— Vous ne voyez pas que M. Horace n’est plus bossu?
— C’est impossible! protesta le gandin, plaçant son binocle sur l’oeil pour mieux s’assurer de la vérité; allons, dit-il, le fait est certain : mais… quel orthopédiste?…
— L’amour, mon cher camarade.
— Un miracle de par l’amour… Je ne ne me crois pas un imbécile, tant s’en faut; pourtant, plus vous vous expliquez et moins je vous comprends.
— C’est pourtant simple comme un book. Imagiue-toi que mon atelier a été trois semaines un turf, un derby, à ton choix ; que deux chevaux, Fortune et Amour, ont couru, l’un monté par Félix et l’autre par Horace; figure-l-oi encore qu’il s’agissait, au lieu du prix des Tertres, de la main de ta cousine.
— Tu parles en vrai sportman ; je no m’exprimerais pas mieux !
—Eh bien ! Amour a battu Fortune.
— C’est toujours une supposition !…
— Heureusement non !
— En résumé, tout cela veut-il dire que vous épousez Julie?
— Il m’est permis de l’espérer.

— Ainsi, ma cousine, vous consentiriez, après m’avoir promis…
— Qu’ai-je promis?
— J’espérais du moins…
— Vous aviez tort ; lorsqu’à Enghien vous m’avez demandé si je vous aimais, quelle a été ma réponse? « Pas du tout; » du moins pas du tout comme vous l’entendiez…
— Avoir profité de mon absence pour vous instruire de l’innocente ruse que mon amour m’avait suggérée!…
— Vous vous trompez encore, Félix. Votre ami est resté le discret. complice d’une mascarade que je veux bien oublier. Le miracle qu’il plaît à M. Horace de mettre sur le seul compte de l’amour est dû à une lettre de madame Bocconio.
— Quelle lettre?
— Celle que j’ai reçue à déjeuner le jour où vous me faisiez votre dupe en me présentant M. Mairet.
— Eh bien! ma cousine, lorsque j’affirmais, ce même jour, que vous lui donneriez amour pour amour, avais-je tort?
Souvent femme varie.
— L’aphorisme est vieux. Au surplus, je ne vous ai jamais fait espérer que je serais votre femme…
— Quand, sur votre terrasse, je vous surprenais consul tant les chrysanthèmes, n’était-ce pas à moi que vous pensiez?
— C’était aux poésies de M. Horace.
— Voyons ! franchement, pourquoi me préférezvous monsieur? S’il a ses mérites, j’ai les miens; on me cite partout pour ma respectability, et c’est quelque chose par le temps qui court.
— Vous êtes un homme à la mode? — J’ai la fatuité de le croire…
— Eh bien ! voilà précisément ce qui détermine mon choix.
— Allons ! dit le gandin avec une feinte résignation, je suis depuis quelque temps trop heureux en chevaux pour l’être longtemps en amour. A vous les deux millions, Horace ; autant vous qu’un autre: et même mieux vous qu’un autre, car j’ai bien souffert, au dernier banquet barbiste, en voyant un garçon de votre mérite crotté jusqu’à l’échiné.
— Mille grâces! Aussi, devenu votre parent, quoique j’entende me marier séparé de biens, par considération pour votre honorabilily et pour ne pas trop vous chagriner, je m’engage à aller au prochain banquet… en omnibus.
FIN

Leave a Reply